Depuis toute petite

Par Chantale
Témoignage d’un TSA très tardif
Depuis toute petite, je vis dans un monde auquel je n’ai pas accès.
Les portes se verrouillent au fur et mesure de mes pas.
Depuis toute petite, je cherche désespérément l’ouverture, la lumière, l’étoile, ou le chemin qui pourrait enfin être le mien.
Depuis toute petite, bien avant mon débarquement sur terre, j’ai pourtant essayé plusieurs clés, sans succès…
Depuis toute petite, je sais que ça ne va pas. Je ne grandis pas comme les autres, je ne comprends pas le langage des amis, des adultes, de la famille…
Heureusement il y avait mon frère, mon complément, mon repère, ma force tranquille ; le Yang de mon Yin…
Heureusement, il y avait ma tendre sœur Johanne, qui s’est tellement fait violenter par ma mère narcissique perverse, qu’elle a succombé à un cancer trop jeune, à 53 ans ; j’en avais que 48. Ma vie s’écroule alors, comme du verre qui éclate.
Mon phare, ma lumière, mon guide ultime, mon modèle, celle qui m’a tout appris, tout donné, tout enseigné a quitté la Terre trop jeune. Je la suivais pas à pas. Je l’imitais sans cesse. Tout ce qu’elle faisait, je le faisais. J’étais dévastée. Je voulais la rejoindre. Je faisais des plans pour ça. Je n’étais rien sans elle. Mon phare s’éteint. Pour de bon. Rien à voir avec tous ses voyages autour du monde. Celui-là sera son dernier. Celui de l’éternité.
Depuis toute petite, ma tendre sœur et mon frère étaient mes piliers. Nous étions 7 ; je n’existais pas pour les 4 autres, ou si peu. Comme invisible.
Je ne comprenais pas les gens, je ne comprenais pas le monde et je me demande encore aujourd’hui après 62 ans, s’il y un sens à tout ça, à toutes ces guerres vivantes en nous et entre nous. Et la dualité qui vit partout, elle est là pourquoi ?
Depuis toute petite, je sais bien que je ne viens pas de la même planète que les autres. Ça fait mal à l’intérieur. Ça résonne comme un creux. Tout est décalé, tout sonne faux.
Je cherche à savoir si c’est la douleur des autres ou la mienne qui me fait si mal. Pourquoi tant d’injustice, de violence et de bruit, partout autour. Le décalage s’agrandit chaque jour, chaque heure parfois. Jusqu’à la nausée même, souvent. Les gens sont tellement incohérents ou aveuglent. Je n’arrive pas à comprendre leur course contre la montre, contre le temps, bref contre la vie. Ils s’entraînent à s’entretuer. Je n’ai jamais compris la violence, encore moins pour gagner un territoire. Il y a tant d’autres façons de faire.
Je ne viens pas d’ici…. Je ne parle pas la même langue. Je cherche constamment ce phare, dans ma propre tempête.
Je crois cette clé perdue pour toujours. Je ne la retrouverai pas sur Terre. Je pense bien l’avoir égarée au ciel, entre les Pléiades et la galaxie d’Andromède. Lorsque j’ai pris mon envol du ciel vers notre pays, la gravité était si intense qu’elle m’a glissée entre les mains. La clé s’est envolée avec sa lumière. Je sais bien maintenant qu’elle ne reviendra plus. Alors je dois attendre, attendre d’une patience que je n’ai plus comme avant. Attendre la fameuse clé qui règlerait tout. Celle qui ouvrira toutes les portes. Toutes les portes des phares du monde.
Avant la découverte très tardive de mon autisme, je croyais que les gens pouvaient changer, pouvaient finir par me comprendre et que je finirais par avoir raison.
J’étais tellement naïve et encore remplie d’énergie et d’espoir.
Depuis toute petite, je me dis que ça changera, mais le départ de ma sœur m’a tellement bouleversée, que depuis son décès en 2011, 4 dépressions profondes se sont enchainées. Et tellement de larmes, je ne vous dis pas combien. Je pleure pour réguler mon angoisse et ma tristesse de vivre ici maintenant, mais sans elle, sans sa chaleur. Je pleure chaque jour depuis…
Depuis sa mort… plusieurs autres départs se sont ajoutés, des abandons répétés d’amies et une horrible séparation (après 22 ans de vie commune) se sont invités par surprise. Un réel cauchemar, sans compter, la super COVID. J’ai tout perdu, à tous les niveaux. Je me suis retrouvée sous zéro.
La tête et les pieds sous l’eau glaciale du fleuve et vouloir y rester. Vouloir rejoindre ma sœur par noyade et hypothermie. Vouloir en finir faisait partie de mes plans, bien évidemment. Bien intensément aussi. J’attendais seulement le bon moment. De toutes les façons, je me noyais dans mes larmes, comme un océan déchaîné de tristesse. Tous phares éteints.
Le sinueux trajet entre ces terribles blessures et ces lignes libératrices demeure long et laborieux. Raconter les détails de ces douloureux moments n’y servira à rien. La victimisation ne me ressemble guère ! Avec beaucoup d’aide et une longue thérapie, je me suis finalement sortie la tête hors de l’eau, pour l’amour de mes enfants et mes petits-enfants, mais pas que…
Quand j’ai appris mon handicap d’autiste, j’ai enfin compris ma vie ultra chaotique et bouleversante qui prenait finalement un sens logique et cohérent. J’ai pu enfin me pardonner de tout, absolument tout.
Depuis quelques mois seulement, j’ai repris espoir de retrouver une lumière, un double de ma clé. Je ne pense plus à repartir. Ma sœur peut attendre.
Depuis quelques mois seulement, j’ai aussi découvert votre maison bleue, jeune et chaleureuse où je me suis sentie enfin comme les autres. Une planète qui me ressemble.
Je me suis retrouvée entre vous et nos échanges vrais, authentiques, humains et doucereux, sans jugement.
Pour la première fois de ma vie, j’ai trouvé un sentiment d’appartenance… Un sentiment d’appartenance à la Terre que nous, les autistes et autres neuro divergents, continuerons à protéger avec grand plaisir et beaucoup d’amour.
Merci chère maison de l’autisme ! Votre bienveillance me va droit au cœur. ♥
Depuis votre rencontre, j’ai retrouvé le double de ma clé perdue, une clé pour ouvrir la porte du phare! Comme ça, dorénavant, je ne grandirai plus toute seule sur ma planète 🪐 de TSA et la lumière y restera!
« Il y a une fissure en toute chose, c’est ainsi que la lumière entre ».
Léonard Cohen



